Depuis le 26 septembre, une nouvelle série-documentaire originale est disponible sur Club illico, Meurtriers sur mesure. L’enquête nous plonge au cœur du drame humain qui a brisé la vie des familles Gaudet, Taillefer et Duguay, et met la lumière sur une erreur judiciaire sans précédent au Québec. Nous avons rencontré Izabel Chevrier, coréalisatrice-scénariste-productrice de ce documentaire poignant, pour qu’elle nous parle de cette enquête au long cours qui donne un nouveau regard sur cette affaire.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à l’affaire Sandra Gaudet?
Nous nous sommes intéressés à cette affaire à la suite de la lecture de la recherche de l’expert en criminologie Jean Claude Bernheim. Notre désir de comprendre ce qui s’est réellement passé dans une enquête policière comportant autant d’irrégularités fut immédiat. Comment cette enquête bâclée a-t-elle pu mener à l’arrestation de deux citoyens sans histoire, à la fabrication d’une déclaration incriminante sous la menace, à des accusations de meurtre au premier degré et à un procès injuste et inéquitable s’est terminé par une sentence de prison à vie pour les accusés? Comment nos autorités policières et judiciaires ont-elles pu ignorer leur obligation de recherche de vérité? Comment ont-elles pu ne pas chercher à découvrir la vérité sur le meurtre d’une enfant de 14 ans? Voilà les questionnements qui ont déclenché notre quête.

Découvrez Meurtriers sur mesure, la nouvelle série-documentaire saisissante, en rafale sur Club illico.

Pour voir tous les épisodes, Cliquez ici.

Ce documentaire est l’aboutissement de trois ans de recherche. Vous avez réalisé plus d’une quarantaine d’entrevues et vous avez passé beaucoup de temps à Val-d’Or. Est-ce une histoire qui fait encore partie du quotidien des habitants de Val-d’Or?
Nous avons contacté plus de soixante-quinze personnes impliquées dans ce drame. Une quarantaine d’entre elles ont accepté de nous rencontrer au cours de nos huit mois de travail sur le terrain en Abitibi. La mort de Sandra Gaudet et la condamnation de Billy Taillefer et d’Hugues Duguay hantent encore cette communauté. Malheureusement, une grande partie de la population n’a pas suivi le développement des procédures judiciaires et n’a jamais pris pleinement conscience de la dimension d’une injustice qui perdure depuis 30 ans. Peu de gens savent ce qui s’est vraiment passé. La famille Gaudet ne connaît toujours pas la vérité sur la mort de Sandra et la vie des membres des familles Taillefer et Duguay a été injustement détruite. Trente ans plus tard, l’étiquette de meurtrier d’enfant continue de stigmatiser Billy Taillefer et Hugues Duguay, malgré les jugements de la Cour suprême et de la Cour supérieure qui les ont blanchis de toute accusation.

Comment ont réagi les trois familles victimes de l’erreur judiciaire lorsque vous les avez approchées pour la première fois?
Après quelques échanges, les parents de Sandra ont accepté de nous rencontrer et de nous donner leur témoignage, et par le fait même leur confiance. Ils n’avaient jamais accepté de se confier auparavant. Notre quête de compréhension sur ce qui s’est réellement passé dans ce drame passe d’abord par le désir d’honorer la mémoire de cette enfant assassinée. Nous espérons que l’épreuve traversée et racontée par la famille Gaudet saura inciter les autorités à faire enfin la lumière sur ce drame, et les encouragera à rouvrir l’enquête policière. La famille Gaudet mérite de connaître la vérité.

Les familles Taillefer et Duguay furent plus rapidement accessibles puisqu’elles avaient déjà collaboré avec l’expert en criminologie Jean Claude Bernheim en 2016 et 2017. Après quelques rencontres, les familles nous ont offert leur pleine collaboration et leur confiance. Nous espérons que la population prenne enfin connaissance de ce qui s’est réellement passé dans l’affaire Taillefer-Duguay et que les familles impliquées puissent enfin retrouver leur dignité.

Selon vous, la fin de votre documentaire marque-t-elle la fin de l’histoire? Croyez-vous qu’il est possible que l’enquête soit de nouveau ouverte?
Nous souhaitons que notre travail touche profondément la population et que celle-ci se sente interpelée et indignée par cette injustice. En tant que citoyens, nous avons le devoir de protéger notre démocratie et d’exiger que notre gouvernement se responsabilise face à de telles erreurs et injustices. Si notre indignation commune quant à la non-imputabilité des policiers, des procureurs et des juges responsables de ce drame s’élève avec une seule et même voix, les autorités pourraient être encouragées à rouvrir l’enquête. De plus, à la suite de l’acquittement de Billy Taillefer, les autorités au pouvoir en 2006 auraient dû offrir de facto réparation à ces familles en reconnaissant leur responsabilité dans ce drame.

Votre projet voit enfin le jour. De quoi êtes-vous le plus fière? Quel a été votre plus grand défi?
Notre plus grand défi fut d’abord de gagner la confiance des familles Gaudet, Taillefer et Duguay, puis de réussir à retrouver un grand nombre d’acteurs importants qui ont vécu ce drame de l’intérieur, qu’il s’agisse des policiers, des témoins ou des avocats, et ce, toujours dans le but de comprendre ce qui s’est réellement passé. Certains témoins nous ont même permis de mettre en lumière des éléments de preuve qui avaient été cachés par le procureur de la couronne lors du procès en 1990 et du premier appel en 1995. Nous avons même offert aux enquêteurs et aux autorités qui ont mené cette enquête et ce procès de venir confirmer que ceux-ci avaient été honnêtement menés. Ils ont eu l’occasion d’assumer publiquement les faits et gestes qu’ils ont posés, mais ils ont tous refusé de collaborer.

Finalement, votre coréalisateur Martin Paquette et vous ne vous en êtes jamais cachés : votre but en réalisant ce documentaire était de vous rapprocher de la vérité. Diriez-vous que vous y êtes arrivés?
Tout à fait. En fin de compte, notre travail nous a menés à découvrir ce qui s’est passé dans cette enquête et à révéler les fautes policières, mais aussi les importants ratés de notre système qui doit nous protéger contre de tels égarements policiers et judiciaires. Heureusement, la commission Poitras et la Cour suprême ont permis en partie de corriger la situation, mais seulement après 12 longues années de lutte acharnée des familles Taillefer et Duguay. Nous avons illustré notre impuissance face aux intérêts personnels de certains policiers, procureurs et juges, et démontré la force de l’État qui se mobilise contre un citoyen. Devons-nous continuer à tolérer ces faits ou exiger que les autorités responsables répondent de leurs actes? Pourquoi n’auraient-elles pas de comptes à rendre à la population?

Découvrez les autres séries originales de Club Illico

et bien plus encore… Cliquez ici.

Partager cette histoire